samedi 20 avril 2013

Implants PIP : La recette expliquée...

Face à Hannelore Font, Jacques Dallest est sorti hier de ses gongs : « Il faudra que vous nous expliquez en quoi consiste la fonction de directeur qualité ! Cela ne vous a jamais posé de problèmes de conscience que vos prothèses soient remplies avec du gel non conforme à usage non médical ? Donnez-nous une réponse ! »
En garde à vue, la jeune femme avait livré la recette de la maison PIP concoctée par Jean-Claude Mas :
« Les prothèses sont remplies de gel par l’orifice laissé. Au départ il y a une huile de silicone introduite dans l’enveloppe. Cette dernière est à nouveau passé au four et c’est à ce moment-là que le mélange se transforme en gel. L’orifice est bouché avec de la colle. Les prothèses sont désinfectées dans un bain d’eau oxygénée, rincées et emballées dans leur emballage final. Ensuite les prothèse partent au laboratoire Sterlab pour la phase de stérilisation qui se passe avec un gaz oxyde d’éthylène. L’emballage est perméable à ce gaz. La prothèse reste environ 10 jours dans leur laboratoire. La prothèse revient chez PIP. Sur le lot revenu il y a des tests par échantillon effectué par le service contrôle qualité. 5 prothèses par lot sont testées. Il s’agit d’essais mécaniques : découpage de l’enveloppe, test de pénétrabilité sur le gel de silicone. Sur les éprouvettes (morceaux de l’enveloppe) il y a un essai purement mécanique (résistance de l’enveloppe et de la zone de collage). Il y a aussi la vérification de la phase de stérilisation : on place des bandelettes contaminées dans l’emballage et on vérifie que toutes les bactéries sont mortes. Il y a aussi une vérification du taux d’oxyde d’éthylène résiduel est conforme. »
D.C.

« Tromperie oui, mais aggravée ça veut dire quoi ? »

20 avril 2013. Pour Jean-Claude Mas, cuistot des implants PIP, son gel low-cost n’était certes « pas réglementaire » mais « pas plus dangereux qu’un autre »

Son gel, c’était son bébé et Jean-Claude Mas, trois ans après l’explosion du scandale mondial qui a soufflé son usine à implants mammaires n’en démord pas : « Pendant 30 ans, on a utilisé le même gel. Il n’est pas plus dangereux qu’un autre. Il y a des tas, des tas de test de bio-compatibilité qui ont été effectué. Tous les gels sont irritants mais pas toxiques. Je n’ai jamais changé les ingrédients. » Ses remords sont pour son usine, pas sur les victimes pour lesquelles il n’aura pas un mot : « C’était la plus belle fabrique de prothèses mammaires, tout était nickel pour aller sur le marché américain quand je l’ouvre 2 janvier 1992 ! »

« J’ai été fabriqué. Je suis le grand Satan ! »
Même son gel à base d’huile industrielle à usage non médicale, et bien rien à redire, une super invention ! Que la présidente Vieilard et les parties civiles lui assènent qu’il n’a aucun diplôme de chimie ou de biologie et qu’il n’aurait jamais du cesser de vendre du vin et du saucisson sur les marchés plutôt que de se lancer dans les faux seins, il reste de marbre : « Je suis celui qui le connais le mieux ce gel de manière empirique. Le gel PIP n’était pas homologué mais il était homologuable. » A 72 ans, Jean-Claude Mas est droit dans ses bottes, le verbe haut, le ton sûr, le phrasé catégorique. « Il y a eu de la délation de je ne sais pas qui. Je n’ai aucune haine. La haine c’est un luxe que je ne peux pas me payer. » Il n’est pas celui que décrivent ces victimes. « J’ai été fabriqué. Je suis le grand Satan. » Quand la présidente, Claude Vieillard lui demande s’il reconnaît les faits, il a cette réplique magistrale. « Tromperie oui, mais le mot aggravé ça veut dire quoi ? »
La présidente : « Cela veut dire que l’aggravation résulte de ce que les faits ont eu pour conséquence de rendre l’utilisation dangereuse pour la santé des personnes en raison du risque de rupture d’implant. » Idem pour l’escroquerie sur Tüv l’organisme certificateur : « Ce sont des nuances juridiques que j’ai essayé de me faire expliquer... »
Son ex-bras droit, le financier Claude Couty, n°2 de PIP, fait aussi dans la dentelle de Calais : « J’ai permis la vente de lots non homologués mais je n’ai jamais eu conscience du danger. La dangerosité était exclue de mon esprit. Je n’ai pas eu conscience de l’importance de ce problème réglementaire.» De toute façon, Mass n’en faisait qu’à sa tête : « Il pense avoir la science infuse. Il n’accepte pas le conseil des autres. » Le procureur Dallest bondit : « Vous ne vendiez pas des savons mais des implants mammaires. Quand en 2008, vous avez connaissance d’une flambée de ruptures de ces produits vous ne vous posez pas de question sur la dangerosité du gel ? Cette non-homologation, c’est quand même la bombe à retardement dans cette entreprise ! »
Scène de repentances larmoyantes pour Hannelore Font, directrice qualité chez PIP : « Je tiens à m’excuser auprès des patientes qui ont eu à souffrir de n’avoir pas été à la hauteur. » Pour autant « le gel ne pose pas de problèmes pour la santé ». Tout pareil pour Loïc Gossart, ex-directeur de la production : « Je ne me considère pas pénalement responsable. On était 120 madame. C’était un système complet de fonctionnement de la société. Vous ne pouvez pas changer tout seul un processus qu’on vous inculque depuis des années.»
« Entre 450 et 500.000 implants frauduleux ont été vendus depuis 2001 quand j’arrive en 2006. Des gens avant moi étaient des spectateurs avisés de cette fraude. Ils n’ont même pas été entendus. Je n’avais que des pouvoirs opérationnels et pas décisionnels dans cette société », s’exonère Thierry Brinon le directeur de la production. « Hasard de la vie », il a appris avec l’affaire que sa mère atteinte d’un cancer portait un implant PIP frauduleux ! « J’ai pas démissionné car je me suis dit c’est bien de rester pour comprendre au cas où » Sa mère, elle, ne s’est pas constituée partie civile.
David COQUILLE


Le procès PIP dans la guéguerre des nullités

19 avril 2013. Les victimes s’impatientent de voir le tribunal entrer au cœur du scandale des implants mammaires.

Après deux jours d’une épuisante bataille d’incidents de procédure, le tribunal devrait enfin entrer dans le vif du procès de la vaste tromperie mondiale d’implants mammaires au gel non conforme et entendre les prévenus.
Le cadre judiciaire de l’affaire PIP s’apparente à un mécano géant sur lequel le procureur de la République a dû s’expliquer, faisant oeuvre de pédagogie devant le désarroi d’une centaine de victimes perdues dans ces âpres débats juridiques auxquels elles assistent depuis deux jours. « Je comprends les parties civiles qui doivent douter de nos échanges techniques mais il faut en passer par là. C’est la rançon de notre démocratie », leur a dit Jacques Dallest qui a justifié le mode complexe des poursuites : une enquête préliminaire avec citation directe pour «tromperie aggravée et escroquerie» surmontée de deux informations judiciaires distinctes , toujours en cours, ouvertes d’une part pour «blessures involontaires», d’autre part pour «banqueroute, abus de biens sociaux et blanchiment».

18 mois d’enquête, 3 ans de procédure
La raison ? « Le cœur de la prévention est la tromperie aggravée par sa conséquence sanitaire qui incrimine le fabricant avec ses différents responsables. Le ministère public a jugé opportun de rester en enquête préliminaire car le délit était constitué. » Mais, précise le procureur, « le débat reste ouvert sur l’aspect «blessures involontaires» pour savoir si les prévenus ici présents peuvent être poursuivis de ce chef. » De rappeler urbi et orbi, que « le ministère public n’agit ni sous pression politique ni sous un diktat médiatique ». « Ce dossier, c’est 18 mois d’enquête, 3 ans de procédure. Nous ne sommes pas dans une justice d’exception mais dans un processus pénal cohérent, digne, honorable. Son cadre a été étudié, analysé. » A ses yeux - et les victimes lui sauront gré de cette sollicitude officiellement exprimée – « un procès au bout de trois ans, c’est trop long mais c’est un délai raisonnable. En information judiciaire, cela aurait été, mesdames, dix ans peut-être avant d’avoir un procès. » De glacer leurs attentes en matière de dédommagement : « Les préjudices corporels, c’est pas forcément à cette audience-là qu’il faudra les présenter. M. Mas a été hué et il le sera encore quand on abordera l’aspect financier. »

Tüv Friedland attaquée
Il fut question fortement hier de la constitution de partie civile de Tüv Friedland. L’organisme certificateur allemand des implants mamaires PIP, a été vivement mis en cause par Me Christine Ravaz pour ses plaignantes : « Leur constitution de partie civile est illégitime ! Jean-Claude Mas est un mégalomane qui s’est toujours vanté de ce qu’il faisait. Tüv savait, Tüv a couvert. Tüv ne peut prétendre être partie civile ici ! Nous ne pouvons pas accepter que celui qui a accepté que ces produits soient vendus, Tüv, soit assis sur le même banc que nous. Dans 50 pays, Tüv est considéré comme coupable, pas comme victime ! »
Réplique d’Oliver Gutkès pour Tûv : « On tente de clouer Tüv au pilori médiatique ! Il n’y a eu aucun manquement à la réglementation, pas d’amateurisme, mais un système généralisé quasiment mafieux qui a trompé nos auditeurs pourtant rompu à leur exercice professionnel. »
David COQUILLE

Le procès PIP sous les huées des victimes

18 avril 2013. Le tribunal tranche ce matin les demandes de renvoi présentées par la défense. La tension excessive de cette première audience est à la mesure du gigantisme de cette affaire de tromperie.

Une vague de robes noires et de victimes remontées. Le procès de Jean-Claude Mas et de quatre ex-dirigeants de la société PIP s’est ouvert hier dans la salle d’audience délocalisée du Parc Chanot de Marseille, suivi par près de 400 plaignantes qui, dans cette étrange ambiance de justice foraine sinon de kermesse judiciaire, ont manifesté tout haut leur ressentiment.
Cette première audience très procédurière était consacrée aux requêtes de la défense demandant le renvoi sine die du procès le temps de déférer une « question prioritaire de constitutionnalité ». La Cour de Cassation s’est déjà déclarée incompétente pour statuer sur une requête en « suspicion légitime » dirigée contre le tribunal.
Jean-Claude Mas était, lui, arrivé avec une demi-heure d’avance avec son avocat Me Yves Hadad. Un silence tétanisé a d’abord accueilli l’entrée de la figure de proue du scandale des prothèses mammaires. L’homme âgé de 73 ans, habillé d’un pantalon de velours marron et d’une veste marine et jaune vive, était aussitôt assailli, englouti par un pack de dizaines de journalistes et de cameramen, douché par les flash comme une star traquée. De longues minutes de débordements avant qu’un service d’ordre n’intervienne. Ses co-prévenus, Claude Couty, Hannelore Font, Thierry Brinon et Loïc Gossart s’étaient plus discrètement installés dans la salle.

Le «vertige» de la défense, la «nausée» des parties civiles
Après avoir décliné son identité, l’ex-président fondateur accusé de tromperie aggravé et d’escroquerie répondait qu’il percevait « 1.700 voire 1.800 euros de retraite », déclenchant les huées et risées de nombreuses victimes assises au fond de la salle. « Connard ! », l’apostrophait bruyamment une femme. Le public s’est laissé aller à de régulières manifestations d’hostilité et de ressentiment sans que la présidente Claude Vieillard ne parvienne à installer son autorité.
« J’ai le vertige à présent. Le gigantisme de ce procès est exceptionnel », déclarait Me Christophe Bass, l’avocat de Claude Couty qui dénonçait le choix du parquet de scinder l’affaire : le volet « blessures involontaires » étant encore à l’instruction avec le volet financier, ce qui à ses yeux porte atteinte aux droits de la défense si le procès du volet «tromperie» devait avoir lieu. D’insister : « Ce procès n’est ni lisible ni compréhensible alors que l’instruction continue d’investiguer ».

« Ils sont déjà ruinés par la décision que vous rendrez ! »
« Ceux qui sont derrière moi, on ne peut pas les accuser comme ça ! Ils sont déjà ruinés par la décision que vous rendrez », s’agaçait Me Jean Boudot, conseil de l’ex-directrice de la qualité chez PIP, plusieurs fois chahuté et hué par les victimes. « On n’a jamais eu autant de parties civiles. 50 mails de constitutions par heure. Une Brésilienne, une Syrienne, une Roumaine... On n’a jamais eu à affronter ça. Ce procès est unique. C’est la première fois dans l’histoire procédurale française que le ministère public choisit la citation directe sans passer par l’information judiciaire »
Prenant exemple de milliers documents techniques anglais qu’il est impossible à sa cliente de faire traduire en raison des coûts mais qui lui sont indispensables pour prouver que « le taux de rupture des implants PIP n’est pas forcément supérieur à ceux des concurrents », Me Boudot prévenait : « A 40 euros la page, on me refuse la traduction alors je vous les verse en anglais. Voilà où nous conduisent ces choix procéduraux ! »

« Notre honnêteté et loyauté »
Le procureur de la République, Jacques Dallest, justifiait le cadre juridique des poursuites qu’il qualifiait de « réfléchi et concerté » : « Le code de procédure pénale est un et indivisible qu’il y ait un ou des prévenus, une ou des milliers de victimes. Qu’on ne nous reproche pas notre honnêteté et notre loyauté. Ce n’est pas facile cette procédure. Nous avons fait application exacte de la loi pénale dans un souci de justice.»
Les parties civiles refusent évidemment tout renvoi. « Les prévenus ne peuvent se prévaloir de leur propre turpitude pour demander au conseil constitutionnel de faire suspendre le procès en renvoyant le dossier pour qu’il reste dix ans à l’instruction », pestait Me Olivier Gutkès rejoint par l’avocat de l’Agence nationale de sécurité du médicament, Me Pierre-Olivier Sur : « L’enquête préliminaire en circuit court, c’est 97% des affaires. Alors qu’on ne vous demande pas de priver les victimes du procès ! »
Laurent Gaudon, avocat de 1600 victimes en rajoutait : « J’ai entendu parler de vertige. Pour nous, partie civile, c’est plutôt la nausée. » Les victimes l’acclamaient avec Me Christine Ravaz qui exigeait de savoir si Jean-Claude Mas avait des « comptes offshore dans le Delaware ». « Tout ça c’est complètement dilatoire avec pour seul but de salir la justice ! », concluait Me Philippe Courtois qui glissait en passant que parmi ses 2600 victimes, certaines souhaitaient la peine de mort...
David COQUILLE

lundi 15 avril 2013

Le mobile raciste pas reconnu des juges

Dix mois de prison avec sursis pour une ratonnade dans les serres.

Le droit, une appréciation souveraine, une sensibilité variable aussi. Contrairement au représentant du parquet, le tribunal correctionnel d’Aix-en-Provence n’a pas cru au racisme dans l’affaire de la « ratonnade » du hameau des Baisses à Lançon-de-Provence.
Six jeunes lançonnais de 18 à 28 ans, défendus par Me Ludovic Depatureaux ont été reconnus coupables, hier, de violation de domicile et de violences aggravées et tous condamnés à 10 mois de prison avec sursis contre 9 mois requis dont 4 ferme par le procureur Marion Menot. Le mineur du groupe avait eu un rappel à la loi. Dans la nuit du 20 au 21 décembre 2011, le troupeau s’était lancé en cagoules, treillis et rangers, dans une expédition armée contre des jeunes ouvriers agricoles maghrébins dormant dans un misérable cabanon près des serres à salades. Les assaillants les regardaient, sans la moindre preuves, comme responsables de dégradations et vols dans le quartier.
Mais les juges ont écarté la circonstance d’intention raciste que le procureur avait soutenu dans ses réquisitions le 18 mars. « Cette intention raciste n’était pas votre première motivation qui était d’aller faire votre justice vous-même », a commenté, hier, le président du tribunal, Benoît Delaunay, face aux jeunes gens venus prendre condamnation.
Les textos échangés entre les protagonistes étaient pourtant sans équivoque. « Tu veux venir ce soir o arabe ? », « Se soir, ratonnade ». « On a préparé des cartouches de gros sel, on va faire la battue au clando », s’était vanté l’un d’eux au bar du coin. « On en a marre de l’insécurité. On a voulu faire justice nous-mêmes. On a fait n’importe quoi. On a déconné complètement », avait reconnu l’aîné du groupe, Nicolas, un maçon de 28 ans. « Ils sont allés taper de l’arabe. Le racisme était là. Les propos, les termes sont là si les mots ont encore un sens. A croire qu’il est difficile de faire juger le racisme dans nos prétoires », réagit Me Olivier Lantelme, avocat d’une des jeunes victimes, très déçu du délibéré. Sentiment partagé par Me Clément Dalençon. Les deux avocats espèrent à présent que le parquet qui les avait entendus interjettera appel du jugement. Le tribunal a alloué 3.000 euros à deux des trois victimes frappés et 900 euros pour leurs frais.
David COQUILLE

dimanche 14 avril 2013

Kathryn Gustafson : « La porte d’une ville d’une grande force »

Le portrait de Kathryn Gustafson est de la photographe Julie Harmsen
Vingt ans plus tard, la célèbre architecte paysagiste américaine Kathryn Gustafson, jointe par téléphone à Londres, redécouvre son œuvre qu’elle commente. Et en français s’il vous plaît.
 
Comment expliquez-vous que votre ouvrage, une référence dans l’urbanisme paysager, soit ignoré et même oublié des autorités ?
Les choses changent dans le temps. J’avais remporté l’appel d’offres en 1993 avec la DDE qui me demandait d’utiliser la plus grande quantité possible de terre extraite du tunnel de la L2. J’ai utilisé presque un million de mètres cubes de remblais pour modeler une entrée extraordinaire de Marseille. Quand on franchit le tunnel de l’Estaque, on passe dans un monde merveilleux. Cette zone très naturelle est tout à fait exceptionnelle. Il y avait toute une logique pour tous ces murs en gabions que j’ai dessinés et qui structurent l’espace, un peu comme des terrasses qui montent dans la colline en utilisant un équilibre en forme de fémur qui impose une progression. On va ainsi de l’infrastructure à la nature. Tous ses murs en gabions, nous les avons complètement dessinés en 3D. Et il y a vingt ans, la 3D, c’était une première. On a réalisé une maquette en argile puis en plâtre que nous avons scannée sur un logiciel qui nous donnait des informations très précises sur le site. Mais le projet des Pennes-Mirabeau n’a pas été réalisé exactement comme on le voulait au départ. Dans l’axe Nord-Sud, les mouvements de terre n’ont pas été construit correctement, cela devait coûter trop cher.

N’est-ce pas désolant de voir votre réalisation oubliée des administrations, ignorée des Marseillais, inachevée et au final dégradée, contemplée des seuls lapins ?

Des lapins sur le site ? Il y en a partout en France, il faut les manger ! (rires) Effectivement c’est un peu en ruines. L’oubli, c’est normal. C’était il y a vingt ans. C’est la première fois que je les revois [nous lui avions mailé des photos] avec du tagging dessus. C’est étonnant car c’est dur d’accéder au site. Je trouve les colonnes toujours très belles. C’est un site que les automobilistes voient en passant sans pouvoir s’y arrêter mais il n’y avait rien d’intentionnel à cacher l’ouvrage.

Dans ce vaste aménagement paysager de l’échangeur, que viennent dire ces singulières colonnes ?

C’est un objet culturel sur l’imperméabilisation de la terre, de l’eau qui retourne lentement, doucement dans le système naturel. Ces colonnes sont une représentation du volume visuel de l’eau égale à l’imperméabilisation que nous avons fait de la terre.
Je voulais que l’on voie sur les colonnes la marque des eaux pluviales collectées dans le bassin de rétention. Toutes les colonnes devaient être dans des graminées, des herbes qui bougent avec le vent avec la même fluidité que l’eau. Il devait y avoir une autre série de colonnes, des « bougies »  avec une petite éolienne qui alimente une lumière en haut. Elles n’ont jamais été réalisées. C’est toujours le problème des budgets de projets d’infrastructure. C’est dommage que cet ouvrage soit oublié et pas entretenu car on ne sait pas où il commence et où il s’arrête.
Si vous avez un moyen de restaurer cela, ce serait bien car mon but était de faire une porte d’entrée sculpturale de grande force de Marseille. Car Marseille est une ville qui a une force de vivre. Marseille, c’est une ville superbe, extraordinaire. J’y ai encore de très bons amis. J’ai songé à y vivre mais le mistral me faisait trop peur !
Entretien réalisé par D.C.

Les sentinelles oubliées de Kathryn Gustafson

Land Art. Les secrets d’une rocade fantôme, la L2, nous conduisent en dehors de Marseille sur les traces d’un ouvrage insolite, perdu, oublié depuis vingt ans et dont on vient de percer le mystère.

Elles sont là, pareilles à des sentinelles qui tiennent l’entrée nord de Marseille, énigmatiques, sans nom, plantées dans l’herbe détrempée d’un vaste bassin de rétention creusé à la confluence des autoroutes A7 et A55 sur la commune des Pennes-Mirabeau.

    Treize colonnes de béton brut, en courbe, à la chute du tunnel des Treize-Vents qui franchit le massif de l’Estaque, alignées en plan horizontal parfait, muettes comme des statues de l’île de Pâques. Chacun d’entre nous les a un jour aperçues en allant sur Vitrolles ou en revenant de Martigues. Seuls les automobilistes peuvent voir ces géants de béton. « J’ai jamais su ce que c’était », s’étonne un riverain du quartier de la Cabassette qui les aperçoit au loin depuis des années. Un sentier à travers bois connu des taggers nous guide vers ce no-man’s land incroyablement calme et champêtre, investi par les lapins. Le spectacle de mégalithes alignés est saisissant à l’épicentre de ce vaste spaghetti autoroutier où se déversent chaque jour le flux torrentiel de 230.000 véhicules du Grand Marseille. Mais qu’est-ce donc ?
     Au départ de cette intrigue urbaine, un renseignement nous signalant ces vestiges comme l’oeuvre d’un prof d’urbanisme de Luminy, ce que démentait l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Marseille. Aucune trace à la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement de ce qui est très visiblement un ouvrage d’art. Rien non plus à la Direction interdépartementale des routes Méditerranée, héritière dans ses sous-sols des archives de l’ex-DDE. Force est de constater que l’ouvrage a disparu des mémoires, effacé des administrations en restructuration. « On voudrait intervenir dessus, on ne saurait même pas ce que c’est », s’étonnait-on à la DIRMED. Interrogée en mars 2012, la Direction régionale des Affaires culturelles excluait que ce fut une réalisation au titre du “1% artistique”. Elle lançait toutefois sa propre enquête pour tirer au clair cette énigme et triomphait dix mois plus tard, grâce à la ténacité de Mireille Jacques, l’assistante de la conseillère pour les arts plastiques. De nous révéler en janvier 2013, une surprise de taille : « L’ouvrage constitué de 13 piliers situé entre Marseille et Vitrolles à l’embranchement des autoroutes A55 et A7 qui n’est visible qu’en voiture, a vraisemblablement été conçu dans les années 93/94. Il est l’oeuvre de Kathryn Gustafson. »

« Une belle histoire d’une oeuvre qui n’est peut-être pas révélée »

    Les treize piliers au centre du vaste échangeur autoroutier des Pennes-Mirabeau - 12 hectares de superficie - sont bien l’oeuvre de cette architecte paysagiste américaine de renommée internationale. Au sein de deux cabinets, Gustafson Porter (Londres) et Gustafson Guthrie Nichol (Seattle), cette plasticienne de 62 ans, formée à Paris, a imprimé son identité sculpturale à de nombreux espaces publics dans le monde. Sa réalisation la plus connue se trouve à Londres : la fontaine à la mémoire de Diana, Princesse de Galles, à Hyde Park en 2004. Les réalisations de cette « sculptrice du paysage » sont une réflexion sur l’histoire d’un site,  la nature qui l’environne, la conscience physique de l’écoulement dans le temps et dans la terre d’un fluide essentiel, l’eau. Ainsi d’un ouvrage mémoriel qu’elle réalise actuellement : le Jardin du Pardon de Beyrouth.
    Cette francophile diplômée de l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles a livré à la France des oeuvres remarquables qui empruntent au mouvement Land Art. Ainsi des Jardins de l’Imaginaire (1997) à Terrasson-la-Villedieu en Dordogne. C’est encore à Kathryn Gustafson que l’on doit l’aménagement très zen du jardin intérieur (ci-contre) de la Cour d’Appel d’Aix-en-Provence qui fait ressurgir une noria du XIIème siècle.
 On lui doit le square des droits de l’homme a à’Evry, le Square Rachmaninov à Paris. Jusqu’au design d’une nouvelle génération de pylônes EDF, C’est donc cette plasticienne reconnue qui, voilà vingt ans, a légué à Marseille sa « porte d’entrée ». « C’est une belle histoire d’une oeuvre qui n’est peut-être pas révélée ni lisible pour les profanes mais si cet échangeur énorme a une âme, c’est bien le résultat de son travail », se souvient Régine Vinson qui collabora au projet quand dans les années 90, la Direction départementale de l’équipement, maître d’ouvrage pour toutes les constructions routières, multipliait les collaborations innovantes avec plus de 70 architectes, et paysagistes pour l’insertion urbaine et sociale d’une rocade. La L2, lancée en 1993, n’a toujours pas vu le jour et se pose déjà la pérennité d’une oeuvre oubliée réalisée à sa périphérie...
David COQUILLE